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Sous
le coeur suspendu
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QUELQUES NOTES SUR LA MISE EN SCENE
"L'homme descend dans l'obscurité,
y trouve la lumière et Dieu l'attend; il veut qu'on s'engueule
avec lui."
pièce pour trois comédiens
Aucune psychologie du personnage, aucune identification
possible, trois figures sur scène. La Parole Travestie, la
Fille, le Garçon.
L'ÉCRITURE DE LA PIECE
Quelque fois, des débris d'histoire me reviennent en mémoire
sans que j'eus décroché ne serait-ce qu'un seul mot.
Et j'ouvre la bouche… et je suis bien seul… tellement
seul… D'autres fois, j'aimerais ouvrir la bouche juste pour
dire un mot sur ce moment de l'histoire qui m'obsède depuis
toujours… mais j'ai peur… peur d'être nommé
dans ce mot s'il existait… peur d'être vu dans ce mot…
peur de me découvrir dans ce mot plus monstrueux encore…
J'ai donc écrit cette pièce dans le doute. J'y ai
mis le cœur en suspend d'une fille et d'un garçon, je
les ai plongés au cœur d'une histoire qui leur échappe…
Une histoire à raconter, mais aussi une histoire à
construire avec l'être aimé, avec une incapacité
d'aimer l'être aimé, de le dire, l'histoire de cette
incapacité à s'enrôler dans une histoire à
deux sans qu'elle aie à subir les assauts de l'histoire commune
à tous, celle de l'humanité toute entière,
celle qui nous rattrape à chaque instant, qui nous traverse
et qui nous blesse, nous dévore… objet du non-dit,
objet de l'horreur raturée, objet du mot manquant…
L'histoire perdue, désemparée, celle qui nous ébranle
un soir d'hiver durant un dîner aux chandelles… Une
histoire pleine de silences, de creux, de blancs, une histoire aux
perforations désastreuses, une histoire pleine de honte et
de haine, une histoire faite d'épurations, de massacres,
d'humiliations, de destructions massives… Tout les crimes
du XXe siècle sont là pour nous le rappeler. Cette
histoire-là qui nous brûle à chaque instant,
cette histoire qui se consume dans l'oubli douteux de chacun d'entre
nous, nous nous en détournons, nous l'étouffons, et
pourtant, elle perdure…
Alexandre Fernandez
    
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SYNCOPES DE L'ANGE…
"Arrêt ou ralentissement
marqué des battements des ailes, accompagné de la
suspension du vol et de la perte de gravité…"
Le texte s'est organisé autour de plusieurs syncopes, sa
structure en est ainsi rytmée. La syncope donne la mesure
dramaturgique du texte. À chaque syncope correspond une chute
du corps, de la parole, du mouvement.
PANDORE OUVRIT LA BOITE…
Tous les maux, crimes et chagrins qui depuis affligent l'humanité
s'en échappèrent. Terrorisée, Pandore rabattit
le couvercle. Hélas, tous les maux s'étaient envolés.
Seule restait - unique don heureux parmi tant d'autres néfastes
- l'espérance, qui demeure jusqu'à ce jour le seul
réconfort de l'humanité en détresse…
L'homme amorce une histoire
Parole du chant inconnu
La chose qui pue
Parfum commun
L'odeur de soi-même
Une mémoire de l'oubli détestable
L'irréprochable rumeur nauséabonde du chien
L'ÉMERGENCE DU CHANT PERSIFLEUR
L'état de grâce de l'aboyeur
La dérive des papillons épinglés
LES AVEUX D'UNE LANGUE DÉSESPÉRÉE
L'indulgence préalable à toute réhabilitation
par la vilaine chose dépourvue de bile
IMMANQUABLEMENT FINIR

PLUSIEURS HYPOTHÈSES
pour raconter l'histoire qui ne se raconte pas dans cette pièce
Première hypothèse
On pourrait dire que cette pièce raconte
une descente dans la mémoire obscure de notre histoire pour
que la lumière d'une histoire se révèle être
notre propre histoire intime.
Mais comment est-ce possible ?…
Deuxième hypothèse
On pourrait ne pas parler d'une histoire.
Plutôt, s'engager sur une autre voie, la tentative de raconter
une histoire avec toutes celles qui nous traversent inopinément
et l'achever par notre propre sacrifice dans cette même histoire
que nous tentons de raconter…
Sommes-nous si dépourvus d'histoire à vivre que nous
sommes dans l'incapacité de construire une histoire sans
que l'histoire de l'humanité s'en mêle ?
Troisième hypothèse
Et si c'était sous l'emprise d'un
homme venu d'on ne sait trop où et portant en lui "la
parole travestie", que deux figures, celles de la fille et
du garçon, tentent de vivre et de raconter une histoire impossible
à vivre et à raconter ?…
Elle s'échappe dans leurs corps et dans
leurs paroles. Une histoire émiettée en indices qui
les troublent… C'est ainsi que la figure de "la parole
travestie" les utilise et les manipule pour nous donner à
voir leur visage sans nom et sans lueur. Aucune crise, seuls leurs
troubles partagés d'un "fine amour" passé
à la Moulinette et jeté dans l'immense cratère
de l'humanité.
Cendres de leur mémoire enfouie dans leur coeur.
Comment se sortir de cette histoire impossible à raconter
?
DE LA FILLE AU GARÇON, LA PAROLE
TRAVESTIE MANIPULE
Instruments d'un monde manipulateur, accessoires
de la parole mutante sans cesse renouvelée où la peur
est travestie, le courage est travesti, le désir est travesti,
l'amour est travesti, la compassion est travestie, la sincérité
est travestie, la mort est travestie, l'horreur est travestie, le
mensonge est travesti, la vérité est travestie…
De la parole, au silence des morts, le pouvoir se travestie…
ANCRAGE POUR UNE SCÉNOGRAPHIE
DANS UN RAPPORT FRONTAL : la scène, la fosse (rampe scènique),
le public.
LE TEMPS semble suspendu dans l'obscurité de toujours.
Rien ne paraît bouger sur scène.
IL Y A LÀ, en fond de scène, d'un seul bloc*, une
succession de trois pans de murs noirs immobiles.
Long moment encore puis, quelque chose bouge…
Les deux premiers pans du mur se décollent légèrement
du sol et s'ouvrent sur le dernier pan de mur noir.
C'est une vague présence qui surgit du lointain noir profond,
comme des profondeurs d'un autre monde, notre mémoire en
déperdition, d'une démarche lente, haute et appuyée,
se rapproche, s'arrête près de la fosse, face à
nous.
Les deux pans du mur ont suivi dans un même alignement sa
progression, puis, se sont immobilisés à mi-parcours.
Le premier côté jardin, le second côté
cour.
On découvre alors un corps tendu, un visage tuméfié…
Il s'agit d'un homme fortement marqué, un homme venant d'on
ne sait trop où, l'homme d'un autre monde, qui revient de
loin et qui fait une halte à deux pas de nous, la tête
enfoncée dans une épaisse veste cintrée, des
gants blancs en latex, une petite valise en carton à la main
droite - cet homme-là, vient à notre rencontre…
*Un premier (1m x 2 m), un second
(1,50 m x 2,20 m), puis le troisième pan (3 m x 3 m).
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