Paroles et corps d'immigration | Trilogie pour un geste de survie

 

Trilogie pour un geste de survie
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Une vie de travailleur immigré, qu'est-ce que c'est ?

Pour répondre à cette question, en toute connaissance de cause, il faut, dans un premier temps, l'avoir vécue intensément et, comme on dit, « sans trop y réfléchir » ; il faut aussi que, à la faveur de quelques circonstances propres à favoriser la distanciation, le décès des parents l'émancipation des enfants, garçons et filles, la maladie, l'accident de travail, la préretraite et la retraite, autant d'occasions d'éprouver la vacuité d'une existence qui n'a de sens que par le travail, se soit constituée peu à peu cette disposition particulière qui permet de « se tenir à l'écart de la vie et de ses mensonges », c'est-à-dire de ses vanités, formule quasi rituelle de la sagesse traditionnelle, ici employée au sens plein : « suspendre (sa) vie pour la regarder comme elle fut », la dérouler devant soi comme un objet d'observation, auquel on appliquerait précisément toute la puissa °nce de réflexion dont l'expérience acquise au long de cette vie a doté ceux qui ont le souci de « se connaître et de connaître la vie en dépit de ses tromperies (ghadra: le piège, la trahison) ».

Abbas, qui parle en ces termes, est de ceux-là. Ancien ouvrier, aujourd'hui en retraite, d'une grande entreprise industrielle de la région parisienne, il est, à sa manière, un intellectuel. Plus que les indications, brèves et allusives, qu'il donne sur ses origines sociales (« mon père n'était pas fait pour être fellah »... « mon grand-père était le lettré de la famille, il a toujours vécu du Coran »), c'est tout son discours qui en apporte la preuve, et en particulier, cette sorte de distance à l'égard de soi-même qu'il appelle douloureusement « le divorce d'avec moi-
même ». Associant l'expérience directe longuement éprouvée de la condition d'immigré et la posture réflexive qui permet d'élaborer, pour soi-même d'abord, sa propre expérience, de la soumettre à un examen critique et, plus rare encore, de la communiquer aux autres, sur le mode de la narration en apparence la plus ordinaire (comme ici), il échappe à l'alternative ordinaire de l'expérience muette et du discours vide sur une expérience inaccessible (le monde de l'immigration et l'expérience de ce monde sont sans doute parfaitement fermés à la plupart de ceux qui en parlent). Avec lui, l'enquêté et l'observé se fait enquêteur et observateur de lui-même, la présence de l'enquêteur « professionnel» n'étant que l'occasion attendue de livrer à haute voix le produit longtemps réfléchi et mûri (« j'ai bien réfléchi à tout cela... Plus exactement, je n'arrête pas de réfléchir, de tourner et de retourner toutes ces questions au fond de moi ») de son enquête sur lui-même. Produit qui n'est pas loin de s'identifier à celui de la science dans la mesure où l'enquêteur et l'enquêté, ayant le même intérêt à l'enquête qui les réunit, s'accordent, sans concertation préalable, sur la problématique, l'enquêté se posant lui-même les questions que l'enquêteur aimerait lui poser.


 

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